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Gide Prix Nobel de Littérature en 1947. Gide un des Maîtres à penser du XXe siècle, naquit le 22 novembre 1869, fils unique d’un père cévenol, professeur de Droit à Paris et d’une mère riche héritière d’industriels normands. Il a 11 ans, à la mort de son père, et son adolescence se passera entourée de femmes. Il sera souvent à Rouen chez ses oncles et tantes. Il détestait la grande propriété que l’oncle Émile possédait rue Lecat « Maison aussi banale et maussade que la rue ». Par contre, il chérissait la demeure de l’oncle Henri rue de Crosne ; peut-être parce qu’il aimait y retrouver ses cousins et principalement ses cousines et, parmi lesquelles, Madeleine (Emmanuelle) Rondeaux ; un amour naît alors entre eux mystique et religieux. « J’avais erré jusqu’à ce jour à l’aventure, je découvrais soudain un nouvel Orient à ma vie ». Le bonheur suprême, c’était de retrouver aux vacances dans les maisons de campagne, à La Roque Baignard dans le Pays d’Auge et, plus encore, à Cuverville dans le Pays de Caux, toute la bande familiale. Beaucoup plus tard, il écrira dans ses souvenirs : « Cuverville n’a pas beaucoup changé. Le grand cèdre est devenu énorme… Nous montions tout en haut et de la cime on criait à ceux des régions inférieures “On voit la mer”… Ici, à Cuverville, je retrouve au fond de moi sans peine le petit enfant que j’étais ».
C’est en mars 1890, quand son père meurt, que Madeleine devient propriétaire du Domaine de Cuverville. Gide l’épousera le 7 octobre 1895 à la mairie de Cuverville et le lendemain au temple d’Étretat. Comme ils l’avaient envisagé, ce mariage ne changera pas leur façon de vivre. Madeleine très présente à Cuverville et Gide à Paris et partout ailleurs mais retrouvant le Pays de Caux assez souvent et avec joie. A Saint-Lazare train du Havre jusqu’à Bréauté et “tortillard” jusqu’aux Ifs où il passera quelquefois des nuits à l’auberge, faute de transport.
Cuverville, ce n’est pas forcément le repos. En plus du travail habituel c’est le jardin, le piano, les promenades à bicyclette, les réceptions d’amis et encore les nombreux passages des cousins et cousines, leurs enfants.
Le jardin lui donne beaucoup de soucis, la taille et le traitement des arbres fruitiers. « J’ai découvert dans la remise une brosse à poils métalliques et me mis à brosser le tronc des arbres avec zèle » ou encore « Toute la journée au jardin. Je n’ai pas obtenu de moi de rentrer écrire. J’arrive au déjeuner tout ivre et Emmanuelle me trouve “l’air forcéné”. Qu’ai-je fait pour l’avoir ?, simplement la chasse aux insectes sur mes rosiers ».
L’étude du piano, souvent trois à quatre heures par jour. Dans son journal il parlera de l’accordeur aveugle venu de Fécamp. Les anciens Fécampois auront reconnu M. Prétavoine. Après quelques remarques, Gide conclura : « Les aveugles qui ne sont pas musiciens sont bien à plaindre ; mais, mon accordeur, vit dans un monde de sons qui rejoint le monde éternel ».
Les promenades à bicyclette dans les environs : Étretat, Criquetot, le Mont-Rôti « L’air était plein d’Azur très pâle et qui semblait mouiller l’horizon comme un lait… Je goûtais voluptueusement la mielleuse odeur du colza… ». Il emmènera des amis dans ces promenades. Jacques Rivière invité à Cuverville écrira à son ami Alain Fournier : « Nous vivons ici, chez les Gide, au Paradis. Maison de fées. Jamais vu de campagne semblable. Mme Gide pleine de bonté et de délicatesse. Gide plus gentil que jamais, il joue du piano, nous fait des lectures et trouve le moyen de travailler. Hier nous avons parcouru le pays en bicyclette : Fongueusemare, Gerville, Les Loges… ».
Cuverville sera le rendez-vous de l’Élite des Lettres françaises, la succursale de la N.R.F et ses pionniers seront souvent les invités de Gide : Ruyters, Schlumberger, Ghéon, Copeau, Drouin auxquels viendront se joindre Valéry, Roger Martin du Gard et beaucoup d’autres.
Il y a dans le petit cimetière de Cuverville deux tombes placées côte à côte. Madeleine Gide née Rondeaux – André Gide 1869-1951. C’est délabré. Voudrait-on effacer la mémoire ? L’œuvre subsiste et n’est-ce pas là l’essentiel ?
Michel LEFEBVRE
(Bulletin n°45, 1999)