Bienvenue sur notre nouveau site ! Il est encore en cours de remplissage, de nouvelles choses arrivent très vite.

Le coffre funéraire du XIIème siècle et les différentes translations

David Bellamy (professeur agrégé d’histoire moderne université d’Amiens)

Première translation : Le lieu choisi par Henri II pour « sanctifier » ses ancêtres.

C’est Henri II Plantagenêt qui, en 1162 ordonne la première translation. Il souhaite organiser une cérémonie éclatante à la gloire de la dynastie normande.

Richard Ier était d’après Dudon, mort en odeur de sainteté puisqu’au lendemain de ses obsèques, les évêques qui, s’étant rendu auprès de son sarcophage en avaient enlevé le couvercle, avaient découvert un corps intact et dégageant « une odeur suave de térébenthine et de baume que tous purent sentir (6). Après ce témoignage connu de tous, il n’était pas très difficile d’élever les ducs Richard au rang de fondateurs religieux et même, pour Lucien Musset, d’intercepteurs. Leur translation – terme utilisé habituellement pour les reliques des saints – ajoutait encore à la grandeur de l’abbaye, déjà dotée d’une autre sépulture prestigieuse, celle de Guillaume de Volpiano. Henri II assiste personnellement à cette cérémonie qui a lieu le 11 mars 1162, entouré du légat du pape et des évêques de Normandie. Le chroniqueur Robert de Torigny a laissé un récit de celle-ci : « Richard Ier, duc de Normandie, et Richard II son fils à Fécamp sont levés des tombes où ils gisaient séparément et déposés plus honorablement derrière l’autel de la Sainte Trinité ». (7), c’est-à-dire le maître autel de l’église. Dans une chronique du XIII ème siècle, il est clairement dit que les châsses contenant les restes (reliques) des ducs furent placées « de façon qu’elles soient toujours devant celui qui chanterait la messe ; ainsi ils espéraient que les prières seraient plus promptement exaucées par Dieu ». (8).

Sur ces « châsses », il est probable qu’on en sache, depuis dix ans, un peu plus ; depuis la thèse de Madame Sara E. Jones, qui en même temps qu’elle éclairait le mystère du « sarcophage » roman de l’abbatiale de Fécamp, complétait nos connaissances sur la cérémonie de 1162 (9). Successivement, plusieurs identifications hypothétiques avaient été données aux quatre extraordinaires reliefs situés dans le chœur de l’église : tombeau de Guillaume de Ros pour l’abbé Cochet en 1845, tombeau de Henry de Sully pour Madame Geneviève Sennequier en 1979. Un argument les emporte tous les deux : les dimensions intérieures de la cuve empêchent d’en faire un sarcophage. Vient la thèse de Madame Jones. Cette cuve aurait été le reliquaire dans lequel les os des ducs furent déposés. Elle en trouve un argument intéressant dans la chronique du XIII ème siècle, que nous avons citée plus haut, et qui parle d’un coffre beau et clair décoré de sculptures en pierre polychromes. Celles-ci présentent seize scènes du Christ, dont la majorité traite de son enfance : l’Annonciation, la Visitation, la Nativité, l’annonce aux bergers, l’adoration des mages, la Présentation au Temple de Jérusalem, le massacre des Innocents, la fuite en Egypte, le baptême du Christ, sa crucifixion et son Ascension.

  (6) Jacques le Maho, op. cit., p. 22.

  (7) La chronique de Robert de Torigny fut publiée par la Société d’Histoire de Normandie en 1873.

  (8) Citée in Lucien Musset, op. cit., p. 33.

  (9) Compte rendu en français de cette thèse in Bulletin monumental, Paris, 1986, tome 11-II, pp. 169-170.

Placé derrière le maître-autel de l’église en 1162, ce coffre dut retrouver cette place après les travaux de reconstruction du chœur de l’édifice consécutifs à l’incendie de 1168. Les ducs reposèrent 350 ans à cet emplacement.

C’est une toute raison qui explique la seconde translation des restes des ducs. Il ne s’agit plus, comme en 1162, d’organiser une cérémonie à la gloire de la dynastie mais une nécessité liée à la transformation du chœur de l’abbatiale.

Deuxième translation : changement de maître-autel à la Renaissance.

Au sortir des troubles de la guerre de Cent-Ans, un mouvement de restauration et d’embellissement de l’église commence dans la deuxième moitié du XV e siècle. C’est ainsi qu’en 1489 l’architecte rouennais Jacques Le Roux entreprend la construction d’une nouvelle chapelle absidiale, la chapelle de la Vierge. Ce mouvement de renouveau atteint son sommet avec l’abbé Antoine Bohier (1505 – 1519). Ce riche et illustre prélat est également un mécène passionné par la Renaissance italienne qu’il a rencontré quand dans la capitale normande à Gaillon ; Antoine Bohier suit son exemple à Fécamp. Il fait venir des artistes qui travaillent dans l’église mais commande aussi à des ateliers d’outre-mont un certain nombre d’œuvres. Avec lui, le paysage intérieur de l’église abbatiale change profondément et en particulier le chœur, fermé dorénavant ainsi que toutes les chapelles du déambulatoire par de superbes clôtures. Il fait réaliser à Gênes, dans l’atelier de l’artiste Viscardo, un maître-autel en marbre. André-Paul Leroux a publié (10) le texte du contrat, retrouvé aux archives de le ville de Gênes, passé le 10 mai 1507 entre « Maître Jérôme Viscardo, maître des marbres » et le « le Révérendissime Seigneur abbé de Fécham, conseiller de sa majesté sacrée le roi de France. ».

L’installation du maître-autel italien dans le chœur de l’édifice nécessitait évidemment qu’on pratiquât une deuxième translation afin d’ôter les restes des ducs du monument médiéval et de les déposer dans le nouveau. Cette destination était prévue dès le commencement des réaménagements. En témoignant les figures des ducs qui ont été sculptées sur le retable surmontant le maître-autel. Aux deux extrémités de celui-ci on peut en effet admirer Richard Ier et Richard II agenouillés au pied d’un autel et en prière devant une Pietà. Leur identité est indiquée par une inscription gravée sur le socle formant piédestal de l’autel : Ricardus sine timore (Richard sans peur) pour Richard Ier et Ricardus pater monachorum (Richard père des moines) pour son fils qui accueillit Guillaume de Volpiano est ses frères à l’aube du XIème siècle.

La cérémonie religieuse eut lieu le 23 août 1518 comme l’indique le procès-verbal « d’umersité des tombeaux de Richard Ier et Richard II » réalisé par Antoine Bohier, devenu archevêque de Bourges en 1515 et cardinal en 1517, et édité par Leroux de Lincy dans son Essai historique et littéraire sur l’abbaye de Fécamp en 1840 (11). Les restes de ducs, très altérés par le temps, furent changés de coffres et déposés dans de nouveaux placés sous le maître-autel. Ils y reposèrent deux-cent trente ans.

  (10) in L’abbatiale de Fécamp vue par un Artisan, seconde visite, 1928, Fécamp L Durand et fils PP 34-36.

  (11) Leroux de Lincy, Essai historique et littéraire sur l’abbaye de Fécamp, 1840 Rouen, Edouard Frère éditeur PP 41-42.

Il semble bien qu’on garda l’ancien autel médiéval dans lequel les ducs avaient reposé. Dans une des lettres adressées, dans la première moitié du XVIII ème siècle, par Dom Toustain à son correspondant Dom Montfaucon, et publiée par André-Paul Leroux (12), l’auteur signale que l’ancien autel du chœur subsiste encore. Ce témoignage est confirmé par celui de Toussaint Duplessis qui, en 1740, indique que deux autels existent dans le chœur de l’église. L’un, intitulé autel du Saint-Sauveur, est au fond du sanctuaire et il estime qu’il s’agit de celui consacré en 1106 qui aurait ainsi été réutilisé après l’incendie de 1168. L’autre, « un peu plus avancé vers le chœur » (13) est le maître-autel dit de la Trinité acquis par Antoine Bohier.

De la correspondance de ces moines savants de la fin du XVII ème et du début du XVIII ème, on apprend encore que l’abbé Bohier avait fait peindre, dans le chœur de l’édifice, le portrait des deux ducs en grandeur nature. Si donc, leur translation n’avait pas été recherchée en soi pour les mettre à l’honneur mais avait été motivée par un autre souci, celui de donner une splendeur renouvelée à l’abbatiale, on ne peut que remarquer que le culte du souvenir des ducs existait toujours chez les moines.

Troisième translation officielle, quatrième translation clandestine ?

C’est une nouvelle fois parce qu’il avait été décidé de rénover et embellir l’église qu’on dut procéder à une translation. Le milieu du XVIII ème siècle est en effet marqué par des travaux importants à l’abbatiale de Fécamp. En même temps qu’ils font reconstruire une nouveau portail, les mauristes réaménagent complètement le chœur entre 1747 et 1751. Il était resté ce qu’en avait fait Antoine de Bohier au XVI ème siècle. Un certain nombre de monuments comme l’édicule du Pas de l’Ange, le tabernacle du Précieux-Sang ou les tombeaux à l’effigie de marbre noir d’abbés du XIV ème siècle sont retirés du chœur. Une centaine de superbes stalles venues d’ateliers parisiens remplace d’anciennes qui disparaissent et un dallage de marbre est posé. Il est prévu d’édifier un baldaquin en bois doré commandé à Defrance. Enfin, un nouveau maître-autel dit à la romaine ou classique doit remplacer celui de la Renaissance. Il faut donc, une fois encore déplacer les coffres en plomb qui renferment ce que depuis plus de sept siècles ont encore laissé des ducs de Normandie. Cette troisième translation est effectuée le 20 novembre 1748.

Les chroniqueurs parlent de splendides cérémonies. Le prieur de Fécamp présidait assisté ceux de Saint-Germain-des-Prés et de Saint-Ouen de Rouen et de l’abbé Térisse vicaire-général du diocèse de Rouen. Le lieutenant du roi à Fécamp aidé de trois gentilshommes portait le drap mortuaire. La foule était considérable. Mais la translation n’a que peu de rapport avec les précédentes et en particulier celle de 1162.

Plus de roi, plus d’évêque, même plus d’abbé ! le quarantième, Claude-François de Montboissier de Beaufort de Canillac, est à Rome comme auditeur auprès du tribunal de la Rote, chargé des affaires du roi auprès du pape. C’est l’époque de ces abbés commendataires qui, grands prélats, cumulent des bénéfices qu’il ne peuvent évidemment pas tous gérer et s’adonnent aux tâches les plus honorifiques. Celui-ci nommé abbé de Fécamp en 1745, n’a pas pris possession de son abbaye. C’est lui, néanmoins, qui a autorisé les travaux du chœur.

  (12) André-Paul Leroux, op. cit., PP 28-29.

  (13) ibidem.

Où les cendres de ducs furent-elles déposées ? On a retrouvé en février 1967, les anciennes chambres funéraires situées aux extrémités du maître-autel classique dans lesquelles on peut penser que les coffres en plomb contenant ces cendres furent placés le 20 novembre 1748 lors de la translation officielle. Ces chambres étaient évidemment vides en 1967 puisque, dès 1942, c’est dans l’autel Saint-Sauveur, derrière le maître-autel qu’on retrouvera la trace des ducs (17). On aurait déplacé les coffres du maître-autel à l’autel Saint-Sauveur. Cela semble possible en raison de l’inscription au crayon trouvée sur un morceau de dallage de pavage près des cercueils en 1942 : « Nous avons été placez par Jean Durocher, appareilleur, et par Jacques Alyaume, posey en 1749, le 11 7bre, à 11 heures du soir. (15) André-Paul Leroux en conclut : « Cette heure tardive semble expliquer un déplacement des restes de Richard Ier et de Richard II, que l’on voulait tenir secret (…) Est-ce que ce travail nocturne indique un déplacement imposé par les nécessités ? (16). Moins d’un an après la grandiose cérémonie du 20 novembre 1748, les moines auraient organisé une translation clandestine des restes des ducs du maître-autel à l’autel situé sous le retable en marbre de la Renaissance. Pour quelle raison ? On ne peut s’empêcher de rapprocher ce geste d’autres déplacement auxquels on procéda alors en éloignant du chœur certaines reliques comme celle du Précieux-Sang. Les moines estimaient-ils que l’emplacement sacré où reposaient les deux ducs étaient indigne d’eux puisqu’ils n’étaient pas en vérité des saints ? Les raisons étaient-elles techniques et liées à la réorganisation du chœur ?

Il reste que la découverte de 1942 fut en tous les cas une véritable surprise. André-Paul Leroux indique (17) en effet qu’au milieu du XIX ème siècle, l’abbé Cochet avait en vain organisé quelques recherches pour retrouver les cercueils de ducs.

Une découverte inattendue.

« Le 10 août 1942 à 10 heures du matin, au cours des travaux de protection des marbres italiens de l’autel Saint-Sauveur, situé en arrière du maître-autel de l’Abbatiale de Fécamp, les ouvriers mirent à jour deux petites caisses de plomb (18), surpris ils allèrent aussitôt prévenir le conservateur de l’abbatiale.

Celui-ci arriva immédiatement et vit deux petits cercueils ou coffres mesurant 64 cm de long 33 cm de large et 25 cm de haut, reposant chacun sur trois traverses de métal de 4 cm de haut, destinées à les isoler du sol. Une de ces caisses, la seule qui ait été déplacée, porte gravée, et dans le style du XVI ème siècle, les lettre I. R. (Ier Richard), suivies d’un ornement dans lequel on pourrait voir un point d’interrogation (19).

  (14) voir plus bas.

  (15) Citée in André-Paul Leroux, Abbatiale de Fécamp, Protections des œuvres d’Art, l’Eglise des Ducs Richard Ier et Richard II. Leurs sépultures, Chapelle des Vierges, Fecamp 1942. L. Durand et Fils, p. 7.

  (16) ibidem.

  (17) ibidem p. 9.

  (17) (18) C’est à la suite de l’effondrement de la pierre qui fermait le caveau sous le poids de sacs de sable destinés à protéger le retable que la découverte eut lieu. Cf. article de René Legros dans le Bulletin de l’Association des Amis du Vieux Fécamp et du Pays de Caux (1946 – 1947), Fécamp, 1948, L. Durand et Fils, p. 3

  (19) ibidem, p. 7. Les ouvriers inventeurs des deux coffres étaient Jules Saunier, André Vauchelle et leur apprenti Jean Hébert.

C’est dans ce style précis, celui d’un rapport de fouilles, que le dit conservateur de l’abbatiale rapporte, quelques semaines après l’évènement, l’invention des restes des ducs. Nul doute que son émotion dû être si puissante qu’il trouva vain de tenter de la communiquer. Comment en effet cet homme qui avait offert une grande partie de son existence à l’abbaye de Fécamp et à son histoire n’a-t-il pas tressailli à l’annonce de la découverte de ces coffres ? Seuls les mots « Celui-ci arriva immédiatement » laissent transparaître l’empressement avec lequel il dut se rendre sur les lieux pour voir lui-même ce qu’il en était. Il comprit vite l’ampleur de la découverte. On venait tout à fait accidentellement, de découvrir les restes de Richard I er et Richard II ! L’un sous le panneau représentant la Trinité, c’est-à-dire au centre de l’autel, l’autre, un peu plus à gauche, sous celui de la Pentecôte.

André-Paul Leroux observe attentivement ce qu’il découvre. Une mousse blanche qui ne résiste pas à la pression du doigt semble indiquer que les ossements ont été enveloppés dans un étoffe. Les ossements sont de couleur rouille. Quelques minuscules fragments de ceux-ci sont tombés du fond du coffre troué par l’oxydation dans la maçonnerie. Leroux les ramasse avec précaution et les rassemble dans le coffre. Puis, compte tenu du contexte de la guerre et de l’occupation, il décide d’arrêter là son observation, tout en songeant rapidement à renouer avec la grande tradition des translations. « Un examen s’impose donc. Mais comme il doit être fait avec le respect et la déférence dus à d’aussi précieuses reliques, il ne pourra être accompli qu’après la guerre, aux heures de paix, en procédant à une translation comme les anciens l’ont fait au cours des âges (20). Les caisses sont remises à leur place, l’autel et les marbres italiens enveloppés de charpentes chargées de sacs de sable (21).

C’est le 27 février 1947 qu’on procède au dégagement définitif des caisses. Elles sont alors transportées pour examen dans la chapelle Saint-Nicolas (chapelle romane du déambulatoire nord). L’authentification de 1942 confirmée : André-Paul Leroux avait vu l’inscription « I.R. » pour Richard Ier sur l’une d’entre elles ; la seconde porte sur son couvercle « II. R » pour Richard II. On fait appel à M. Robert Fontaine, maître-plombier, pour les ouvrir avec la plus grande précaution Dans le coffre de Richard II, on trouve une inscription en partie effacée. Les quelques personnes qui peuvent voir les ossements sont impressionnées par les dimensions des fémurs. Après un traitement dans une solution de silicate de soude, par les soins de M. Lanchon, pharmacien, les restes sont placés dans de nouveaux coffres. On y joint un tube de plomb contenant un parchemin qui les identifie et rappelle les circonstances de leur découverte. Puis, dans le silence impressionnant de l’abbatiale, les coffres sont replacés dans l’autel Saint-Sauveur, dans l’attente de la translation officielle qui doit avoir lieu quelques semaines plus-tard.

  (20) ibidem, P. 8.

  (21) Furent également protégés ainsi en 1942 la Dormition, les tombeaux des chapelles, le tabernacle du Précieux-Sang et les restes du jubé dans la chapelle du Calvaire. Dès 1939, les vitraux précieux avaient été déposés.

Dernières translations.

A n’en pas douter, les organisateurs de celle-ci c’est-à-dire les Amis du Vieux Fécamp ont voulu renouer avec la grande tradition des cérémonies fécampoises en préparant le dimanche 22 juin 1947. Il s’agissait de faire communier les populations dans les mêmes souvenirs d’une histoire commune. Le XX ème siècle est ponctué de ces fêtes historiques et commémoratives où l’identité régionales est exaltée, en particulier en Normandie, où se répand et se développe le mythe viking venu de Scandinavie (22). En 1911, toute la Normandie avait célébré somptueusement le millénaire de la fondation du duché (23). En 1931, Fécamp avait rappelé le neuvième millénaire de la mort de Guillaume de Volpiano. En 1958, le XIIe centenaire de l’abbatiale fut célébré comme on le sait d’une manière très solennelle (24). Plus récemment encore, en 1987, les Fécampois se souvinrent des Pâques de Guillaume le Conquérant dans leur cité à son retour de la victoire d’Hastings et de sa conquête de l’Angleterre.

Du programme des « Grandes fêtes des Ducs Richard « publié dans le Progrès de Fécamp le samedi 21 juin 1947 et du compte rendu pour la revue des Amis du Vieux Fécamp par René Legros (25), deux moments forts ressortent au milieu des diverses manifestations (retraite aux flambeaux, réveil en fanfare, bals de quartier, concerts de la Lyre maritime…).

Il s’agit tout d’abord de la messe pontificale du dimanche matin dans l’Eglise abbatiale présidée par Mgr Petit de Juleville cardinal-archevêque de Rouen, célébrée par Dom Gabriel abbé de Saint-Wandrille en présence de Mgr Letendre Pronotaire apostolique représentant le nonce. L’abbatiale avait été décoré pour l’occasion d’oriflammes normands et la tapisserie de la légende du Précieux-Sang, œuvre de la veuve de Paul-Leroux (26), avait été tendue dans le chœur. La foule remplissait la nef et le transepts ainsi que les galeries les surplombant. En plus des prélats, le clergé local était présent emmené par le Chanoine Olivier, curé-doyen de la Trinité, et de l’abbé Decaux, curé de Saint-Etienne. Dans les stalles, les notabilités avaient trouvé place ; Les parlementaires Courant, Siefridt et Monsieur René Coty étant excusé, Gustave Couturier conseiller général et maire de Fécamp ainsi que les adjoints Galissard, Gallais et Marest, le Premier Président de la Cour d’Appel de Rouen, Daniel Banse président des Amis du Vieux Fécamp et André-Pierre Le Grand vice-président de la même association et président du tribunal de commerce de Fécamp (27). Malade, André-Paul Leroux ne pouvait assister à la cérémonie. On devine l’étendue de ses regrets. La présence des dirigeants de FFL et FFI Fécampois montre qu’au sortir de la guerre cette fête avait également un caractère patriotique

  (22) cf. le catalogue de l’exposition tenue au musée de Normandie de Caen en 1996, Dragons et Drakkars, le mythe viking de la Scandinavie à la Normandie. XVIIIe-XX siècle, Caen, 1996, ed. du musée de Normandie.

  (23) cf. l’article de Jean-Pierre Chaline sur les fêtes du millénaire normand de 1911 dans ce même catalogue.

  (24) cf. David Bellamy et Françoise Pouge, L’Abbatiale de la Trinité de Fécamp, Condé-sur-Noireau, 1992, Charles Corlet Editions, p. 65.

  (25) voir supra note n° 18.

  (26) cf. La Broderie du Précieux-Sang de Fécamp, catalogue de l’exposition présentée au musée municipal de Fécamp en 1987, Fécamp, L. Durant et Fils, 1987.

  (27) Le PDG de la Société Bénédictine avait versé une très importante subvention pour aider à l’organisation de la fête. Cf. article de René Legros, note n° 18.

Elle permettait ainsi de mettre en relief l’amitié franco-britannique comme l’attestait la présence du consul de Grande-Bretagne au Havre et celle du président de la « Franco-British Society » de Londres. La maîtrise de l’abbatiale, forte de plus de cent choristes sous la direction de M. Dupont-Coquais, et les jeux de M. Callet au grand orgue et de Jean Lemaitre à l’orgue de chœur achevaient de donner à la cérémonie le relief nécessaire.

Les cercueils des ducs couverts de brocards aux armes de la Normandie étaient amenés en procession, portés par huit scouts. Dom Gaston Lecroq, prieur de Saint-Wandrille, prononçait un panégyrique des ducs (28) et rappelait les précédentes translations. Pendant le Te Deum, les coffres contenant les restes des ducs étaient déposés dans l’autel Saint-Sauveur. L’ensemble du service avait été retransmis en Grande-Bretagne par la BBC et en France par la radiodiffusion nationale, donnant ainsi à l’évènement une audience qui dépassait de beaucoup le cadre local.

Après ce temps de ferveur et d’émotion vint le moment du grand cortège historique dans les rues de la cité assuré par 350 figurants et 450 musiciens. Chaque comité de quartier avait construit un char correspondant à une période de l’histoire de Fécamp, permettant à un maximum de Fécampois de participer aux réjouissances Un navire romain et un évocation du Camp Canada venaient en tête, œuvre du quartier Saint-Ouen, suivi d’un drakkar normand du quartier du Port (évidemment !) puis une reconstruction de la Porte médiévale du Bail du comité de l’Hôtel-de-Ville. Ensuite, on pouvait admirer l’évocation du sire de Bois-Rosé et d’Henri IV avec le comité du Centre puis celle de la cour de Louis XIV avec le quartier Arquaise et des Hallettes, le char révolutionnaire de la Bastille du comité de la rue Queue-de-Renard . Enfin, il revenait à la Belle Epoque, avec son bal musette et le moulin de la galette, œuvre des Hauts-Camps de clore le défilé suivi par plusieurs milliers de spectateurs applaudissant.

Parlant de Fécamp, René Legros concluait quelques temps plus tard le compte rendu de cette journée par ces mots : « Peut-être, jamais, aucune solennité, depuis le retour de Guillaume-le-Conquérant de l’Angleterre, n’avait apporter un tel lustre dans ses murailles » (29). Au-delà de ce propos peut-être excessif, il convient de remarquer combien, au sortir des malheurs de la guerre et de l’occupation allemande, notre cité trouva dans les fêtes accompagnant cette translation une occasion joyeuse de se retrouver elle-même, de savourer sa liberté et d’exprimer sa gaieté.

La translation de 1956 n’eut pas le même caractère et fut plus discrète. Ce fut à ce jour la dernière. Les ducs étaient déposés à l’endroit où ils reposent aujourd’hui dans la petite chapelle Saint-Thomas qui prolonge le bras sud du transept. Cette fois-ci il ne s’agit pas, comme en 1162, d’une œuvre de propagande, ni d’une raison technique comme en 1518 et 1748. On célèbre pas non plus leur redécouverte comme neuf ans plus tôt.

La raison est historique ou plus justement archéologique. On souhaite les ramener là où, pense-t-on, ils furent enterrés la première fois. Le déplacement se fait au cours d’une cérémonie religieuse, le dimanche 1er juillet, et l’ensemble est, une nouvelle fois organisé par les Amis du Vieux Fécamp. Au cours de l’office présidé par Dom Levasseur, abbé de Saint-Wandrille, Dom Lecroq prend comme en 1947, la parole pour rappeler les tribulations rencontrées par les deux Richard. Jean Lemaître dirige la chorale.

  (28) publié ensuite par l’imprimeur fécampois L. Durand et Fils, 28 pages.

  (29) René Legros, op. Cit, p.9.

Les personnalités, beaucoup moins nombreuses que lors de la précédente translation, sont groupées autour de Gustave Couturier. Pendant l’office, on entend l’hymne grégorien composé en l’honneur du bienheureux Guillaume de Volpiano par le chanoine Corruble à l’occasion du neuvième centenaire de sa mort en 1931. Les scouts portent les coffres du chœur jusqu’à la chapelle Saint-Thomas puis les déposent dans le caveau. Une plaque funéraire de 2,2 mètres sur 1.8 mètre, conçue par M. Jullien architecte des Monuments historiques, et réalisée par l’entreprise Démongé est scellée sur l’emplacement. Le nom et les dates des deux ducs y sont gravés.

Par cette dalle, on renoue avec un type de monument funéraire qui est un création du Moyen-Age, le tombeau est horizontal au ras du sol appelé plate tombe. Simple pierre rectangulaire aux dimensions d’un corps humain qui recouvrait la fosse où le corps avait été déposé ou seulement son souvenir, elle était presque nue mais identifiée tout de même par une gravure. Le testateur qui demandait une telle tombe voulait faire preuve d’humilité par rapport aux tombeaux verticaux des grands. Ce monument permet ainsi de matérialiser définitivement l’humble souhait de Richard Ier. Car ce genre de dalle, faisant partie du sol des églises, était destiné à être piétiné par les fidèles ou les pèlerins. Pour respecter jusqu’au bout les volontés des ducs, il eut fallu éviter, plus récemment, d’installer l’élégante barrière en fer forgée qui délimite l’emplacement. Certes, la pose de celle-ci, en signe de respect pour les restes des ducs et parce que les hommes qui piétinent de nos jours le sol des églises ne sont plus seulement des pèlerins ou des croyants qu’anime le sens du sacré, correspond, elle mutatis mutandis, au désir exprimé par Richard II, quand il fit couvrir la tombe de son père, d’honorer sa mémoire.

Mille ans ou presque se sont passés depuis leur mort et les restes des ducs de Normandie Richard Ier et Richard II, ont connu six translations. Les causes de chacune d’entre elles ont été diverses du XIIe au XXe siècle ; les circonstances également, depuis les fastueuses cérémonies de 1162, 1518, 1748 – certes par un degré moindre – et enfin 1947, jusqu’à l’action clandestine menée de nuit, passant par l’office de 1956 destiné à en finir une fois pour toute. La signification de chaque évènement s’est elle aussi avérée variable. En 1947, il ne s’est d’ailleurs pas véritablement agi d’une « translation » puisque les ducs ont été redéposés là où ils se trouvaient avant leur découverte.

Mais il semble bien qu’il eut un point commun à toutes les translations officielles, c’est l’intérêt, voire la passion des population locales, sinon pour les ducs eux-mêmes (au fur et à mesure que le temps s’écoule, ce qu’ils furent et ce qu’il firent s’est éteint dans les mémoires populaires) mais tout au moins pour ce qu’ils représentent du passé de la Ville. Ils sont une espèce de « lieux de mémoire », pour reprendre une expression devenue commune, parce qu’ils permettent à tous de retrouver des racines et d’identifier une partie commune. Chaque translation fut pour les contemporains une occasion nouvelle et commune de réinventer, c’est-à-dire, au sens archéologique, de redécouvrir l’histoire de Fécamp et de se placer dans celle-ci en formant une nouvelle étape.

Puissent les temps à venir nous réserver encore de telles occasions de nous rassembler pour nous souvenir, ensemble, de ce qui nous a fait ce que nous sommes !

Le coffre

Texte publié avec l’aimable autorisation de D.Bellamy, qu’il en soit remercié.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *