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SOUVENIRS D’ENFANCE D’ANNIE ERNAUX À FÉCAMP

(Bulletin n°45, 1999)

Annie Ernaux est née à Lillebonne en 1940. Elle a passé son enfance et sa jeunesse à Yvetot. Elle vit depuis 25 ans dans la ville nouvelle de Cergy, en région parisienne. Auteur de plusieurs livres, publiés aux éditions Gallimard, elle a reçu le prix Renaudot pour La Place, qui retrace la vie et la mort de son père.

J’ai vu la mer pour la première fois à Fécamp. C’était en 46 ou 47. À cette époque, les gens avaient une frénésie de fêtes et de sorties. Ils aimaient se retrouver ensemble comme s’ils continuaient sur la lancée des années d’Occupation allemande, où ils avaient vécu collectivement. Ainsi, un matin d’été, ma grand-mère, mes oncles et tantes du côté maternel, mes cousins et mes cousines, mes parents et moi, nous avons pris le train à Yvetot pour réaliser ce grand rêve de l’après-guerre, « aller au bord de la mer ». Pourquoi ce choix de Fécamp, c’est ce que je ne saurais dire. Peut-être parce que l’un de mes oncles était natif d’une famille de pêcheurs. Et Le Havre, plus facile d’accès, était en ruines.

Nous avons changé à Beuzeville-Bréauté (ce nom n’évoquera jamais pour moi que cela, un « changement », comme plus tard, Culoz, dans une autre région de France où j’ai émigré dans les années soixante). Je revois ma grand-mère toute en noir, avec sa jupe aux chevilles, son chapeau de paille brillant, se hissant difficilement dans le train aux banquettes de bois, sans couloir, dont les compartiments ne communiquaient pas entre eux, la porte donnait directement sur la voie. L’un de mes oncles l’aide à monter et elle se retourne, furieusement : « J’aime point qu’on me pousse au derrière ! » (derrière, en patois cauchois). Première dispute d’une journée familiale qui a dû, comme d’habitude, en connaître d’autres.

Puis il y a eu Fécamp et toute cette eau grise sous la brume, le grondement des vagues dressées, les galets sur lesquels on a déposé les provisions — sans doute légères, à cause des restrictions — et les chaussures, en tas, pour aller se tremper les pieds. Je n’avais pas de maillot de bain et je ne me souviens pas m’être baignée plus haut que les jambes. Mes cousins, de grands adolescents, se sont déshabillés complètement et sont apparus en caleçon de bain, semi-nudité qui, exhibée aux yeux de tous, ébahissait mes six ou sept ans. Dans mon souvenir ils ressemblent aux Baigneurs doux et blancs de Seurat. C’était un jour de semaine, il me semble que nous étions presque seuls sur la plage. Plus tard, nous avons marché le long des bassins, en mangeant du pain de maïs, que tout le monde trouvait ignoble mais il n’y en avait pas d’autre. Le soleil s’était levé et il faisait chaud. L’eau des bassins me paraissait très verte, inquiétante. Aucun souvenir du retour par le train.

Par la suite, je suis retournée plusieurs fois à Fécamp, seule avec ma mère, lors de la traditionnelle « journée au bord de la mer », pendant les grandes vacances. Il est difficile d’exprimer tout ce que représentait, pour une petite fille vivant toute l’année dans une petite ville, Yvetot, vouée à la disgrâce d’un plateau sans eau, entouré de plaines, l’attente de cette unique journée à la mer. Ma mère, commerçante, choisissait presque toujours un lundi, jour « creux ». La veille je vivais dans la hantise qu’il pleuve le lendemain et que la sortie soit reportée. La nuit, je ne dormais pas, craignant que ma mère ne se réveille pas à temps, que nous rations le car partant aux aurores.

Nous arrivions tôt à Fécamp et la journée paraissait immense : elle passait comme un rêve. De la place où s’arrêtait le car, au centre de la ville, nous descendions vers la plage. Ma mère choisissait soigneusement un endroit sur les galets en tenant compte de la marée et de la possibilité d’exercer sa surveillance indéfectible sur moi, qui ne savais pas nager (où aurait-on appris ?). Je restais longtemps à jouer dans la mer, jouissant de l’indicible bonheur d’être complètement immergée dans l’eau à une époque où les baignoires étaient rares et inconnues chez les gens comme nous. Puis c’était l’heure du casse-croûte, suivi de l’interdiction de retourner me baigner pendant deux heures. Nous allions nous promener dans le port, nous montions à flanc de falaise jusqu’à Notre-Dame du Salut, la « Vierge Noire », à qui ma mère avait, semble-t-il, toujours des choses à demander.

Le dernier bain dans la mer était mélancolique. Je ne reviendrai pas avant l’été suivant après une interminable année de devoirs et de leçons.

Parfois, au lieu de rester à Fécamp, nous prenions dès le matin un autre car pour Yport ou Étretat. Mais toujours nous passions un long moment, dans l’après-midi, à Fécamp qui, à la différence des plages voisines, était pour nous une grande ville, aux rues austères, un port animé. Que cette ville puisse se situer à seulement trente-cinq kilomètres d’Yvetot n’avait aucune réalité. Passer de celle-ci à celle-là, c’était entrer d’un seul coup dans un autre espace, tourné vers l’Amérique, ouvert sur l’immensité du monde, d’où revenaient les chalutiers.

Au milieu des années cinquante, mes parents ont acheté une 4 CV qu’ils sortaient seulement le dimanche après-midi. C’est un autre Fécamp que j’ai découvert alors, celui des dimanches, avec la foule sur la plage et sur la promenade longeant la mer du casino au phare. Des couples âgés étaient assis sur la bordure de pierre, tournant le dos à la plage, regardant le défilé inlassable des gens. Un après-midi de printemps froid et venteux, après bien des hésitations, mes parents ont accepté d’entrer au casino, boire un verre. J’avais seize ans. L’orchestre jouait un blues, sur la piste dansaient seulement un homme et une femme étroitement enlacés. Elle était longue et blonde, en robe blanche. De lui, je ne me souviens pas. Nous n’osions pas parler. Ce jazz l’après-midi, la femme blonde, les conversations à mi-voix, c’était un monde riche et fermé, un peu irréel.

Il y a quelques années, en 94 ou 95, je suis passée à Fécamp un dimanche de juillet. Le casino était un enfer assourdissant livré aux machines à sous, on n’y dansait pas l’après-midi. J’ai marché au milieu de la foule, tout le long de la promenade, jusqu’aux bassins, comme lorsque j’avais dix-huit ans. J’ai pensé à une phrase de Molly Bloom, dans Ulysse, « était-ce moi alors, ou bien est-ce maintenant que c’est moi ».

Annie ERNAUX
Prix Renaudot 1984

Depuis la parution de ce témoignage, Annie Ernaux est devenue Prix Nobel de littérature en 2022.

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